February 26th, 2013

Un petit tour dans l’espace (2ème partie)

(San Pedro de Atacama-Socaire-Paso Sico-Frontera Chile-Argentina-San Antonio de los Cobres-Salta)

Troisième jour : « 2012, l’odyssée de l’espace » continue. Nous quittons notre bivouac abrité pour profiter d’un vent de dos qui nous propulse vers de nouveaux horizons. Après quelques kilomètres d’une piste pas trop mauvaise, une lagune d’une couleur bleu ciel s’offre à nous. Nous profitons de la vue à l’abri du vent assis sur des pierres chauffés par le soleil à quelques dizaines de mètres de l’eau. Nous contournons cette lagune posée au milieu du désert comme un pied de nez à l’aridité des lieux. Nous voici à nouveau avec le vent de face. Nous nous espaçons lentement. Damien, la flèche, prend les devants. Je suis, à mon rythme. Thomas, encore faible, ferme la marche. Nous traversons un désert de roches fermé par des montagnes orange, beige, ocre. Nous montons jusqu’à un col qui s’ouvre à travers les montagnes. Le vent n’est plus en notre faveur. Comme il nous a poussé durant la dernière dizaine de kilomètres, il nous repousse à présent de toutes ses forces. Nous descendons sur la piste inclinée. Impossible de lâcher le guidon pour s’enlever la goutte de morve qui petit à petit se forme et coule le long de mon grand et large nez. Splash ! Elle vient de s’écraser contre ma jambe sans avoir pu d’un revers de main l’essuyer…Dans ces contrées, les pensées s’évadent et toutes les deux secondes, je me demande « Mais où suis-je ? ». Je n’en sais rien mais en tout cas j’y suis heureux. Aurais-je du choisir le métier d’astronaute?

La couleur des montagnes a changé. Au détour d’un virage apparaissent les baraquements de mineurs. Ils nous accueillent les bras ouverts et nous invitent à déjeuner avec eux. Bien sûr, nous acceptons. Attablés devant une assiette de poulets-frites, nous suivons les nouvelles du monde devant une énorme télé écran plat. Meurtres, catastrophe naturelles, politiques politiciennes, corruption, justice, sommets qui n’aboutissent pas sur le climat…L’humanité suit son cours alors que je suis la tête et les jambes dans les nuages. La réalité se rappelle à nous et je m’en fous. Je suis heureux au milieu de mes montagnes. La mine n’est pas encore en fonctionnement mais je sais que lorsqu’elle sera, la montagne qui se dresse devant moi disparaitra petit à petit mangé par l’appétit vorace des hommes en manque de fer dont elle regorge. Il faut nourrir la croissance, et détruire des beautés naturelles. Suis-je devenu altermondialiste ? La décroissance aurait-elle quelques vertus ? L’influence de Thomas et Damien sur ces sujets se fait sentir et m’ouvre un peu plus les yeux sur ces sujets. 

Le ventre plein,(Merci encore aux mineurs), nous repartons sur notre cher ripio en direction de l’Argentine, dernier pays de mon déjà long voyage et quel pays ! Nous franchissons encore un col lorsque en bas, minuscule, se dresse le poste de police le plus perdu du monde. Quelques camions remplis de lithium attendent des papiers. Nous présentons les nôtres que nous avons faits tamponnés à San Pedro de Atacama. Cela tarde. Il y a un problème. Au lieu du tampon de sortie, la jolie douanière nous a tamponné une « entrée ». Problème apparemment de taille. Les policiers sont même près à nous renvoyer d’où nous venons. Ils appellent quand même. Chance ! La douanière a bien tapé sortie dans son ordinateur. Nous pouvons y aller. Les affres de la bureaucratie au fin fond du monde. Kafka, à moi !

Nous continuons notre descente sur du ripio. A 40 km/h, je ne m’attends pas du tout à ce qui va m’arriver. Tout se passe au ralenti et très vite. En un centième de seconde, la sacoche avant gauche se décroche pour se bloquer dans les rayons. Alors que la roue se stoppe net, j’ai le temps de penser « Attention ça va faire mal ! ». La roue bloquée net me propulse en avant dans un plongeon digne des jeux olympiques. Les juges m’auraient donné 10 pour ce superbe saut. A terre, en sang, je constate les dégâts sur le vélo qui m’importe plus que mes propres blessures. Les policiers de la douane ont vu ma chute. Ils arrivent en voiture, me demandent si je vais bien. Je réponds par l’affirmatif tout en remarquant que mon guidon forme un angle bizarre. Le choc l’a complètement tordu. Je monte sur le vélo pour rattraper Thomas et Damien qui se sont arrêtés plus bas et discutent avec un couple d’anglais en camping-car artisanal. Ils ont de l’eau. Je nettoie mes blessures pendant que Damien tente une réparation de fortune de cette satanée sacoche qui m’en fait voir de toutes les couleurs depuis déjà de longs mois.

Nous montons le Paso Sico avec un vent qui nous propulse en avant plein est. Les kilomètres défilent. Les blancs salars au loin contrastent avec les pierres rouges et noires qui nous environnent. Nous redescendons. La douane argentine apparait au détour d’un virage. Baraquement en brique, le bâtiment impose dans ce décor spatial. Après les formalités administratives, les policiers nous offrent de dormir dans une maison à coté, celle d’ouvriers qui construisent dans le froid et le vent un nouvel édifice. Dormir au chaud alors que le vent souffle…

Après la douane argentine, nous continuons en direction du village d’Olacapato. Premier village argentin et le plus haut de cet énorme pays. Sur la route, les montagnes grises surveillent la piste caillouteuse et sableuse. Énormes sentinelles gardiennes des lieux, elles sont là depuis la nuit des temps à observer la lente évolution de cette partie du monde dont l’arrivée de l’homme a été le plus grand changement. Il n’y a rien, seulement nous et le paysage désertique. Nous pédalons dans le silence. Un silence bienfaiteur que, peu à peu, à coup de rafales, le vent recouvre. Le souffle siffle dans mes oreilles. Je m’accroche à mon vélo.

Le raccommodage s’est avéré efficace durant quelques kilomètres mais le ripio a vite fait de mettre à bout la réparation. Je re-répare une seconde fois pour quelques kilomètres de plus avant de me résoudre à mettre la sacoche sur le porte-bagage.

L’arrivée à Olacapato est très sableuse. Avec résignation, je pousse encore le vélo sur quelques centaines de mètres. Mentalement, je suis épuisé de pousser le vélo, un acte contre-nature. Après quelques tours dans le village, nous rencontrons la directrice de l’école qui parait être le seul lieu de vie du village. Contre un toit, nous l’aidons à fabriquer des arbres de décoration pour une pièce de théâtre. Je vois en cette femme une volonté forte d’apporter une éducation complète à ses enfants des montagnes. Pietro, un cycliste suisse que j’ai rencontré sur la route des lagunes nous rejoint un peu plus tard. Un belge, qui vient de Santiago nous rejoint également. Nous sommes 5 cyclistes pour un diner partagé auxquel se joignent la directrice, une autre prof et le très sympa prof de sport. L’ambiance est très bonne.

Sortir d’Olacapato est un chemin semé d’embuches, d’embuches de cailloux et de sable. Je lutte contre les éléments lorsqu’au détour d’un virage après un petit col, la Lune apparait devant moi. Des petits cratères, des petits volcans endormis reposent sur un sol gris. Un gris lunaire. Je regarde dans le ciel m’attendant à voir Apollo XI atterrir devant moi et l’astronaute Neil Armstrong en sortir pour prononcer sa fameuse phrase.

Cette vision de la Lune reste dans ma tête alors que je continue droit vers la civilisation. Après Mars, Jupiter, la Lune, la Terre se rapproche dangereusement. Nous avons amorcé notre descente. Je freine des quatre patins pour amortir l’atterrissage. A l’entrée dans l’atmosphère, le climat se réchauffe très vite et il commence même à faire chaud. Ah quel est bonne la sensation de chaleur sur sa peau après tant de froid. Les terriens argentins nous accueillent comme des super-héros à San Antonio de Los Cobres. Une famille de blonds, qu’au début je prends pour des touristes suédois ou norvégiens, est en fait argentine et entame une discussion sur notre voyage avant de nous prendre en photo. Nous dévorons des empanadas avant de reprendre nos vélos et de pédaler encore quelques kilomètres. Nous passons notre dernière nuit fraiche dans une maison en ruine.

Le lendemain, un dernier col nous attend avant une looooongue descente qui nous fait perdre 3000m d’altitude en quelques 170 km. Nous volons sur la route à travers la grandiose Quebrada de Los Toros. Nous récoltons au passage un degré tous les 300 mètres. Les premiers arbres font leur apparition, cela faisait plusieurs semaines que je n’avais pas vu un arbre à coté d’un autre. Les oiseaux chantent, l’odeur de la nature réapparait accompagné d’odeur de grillades. Salta, sa chaleur, ses palmiers et la casa de ciclistas de Ramon nous accueille comme il se doit : avec des bières et des énormes pizzas.

Me voici au pays des fiers gauchos. Argentina ! Argentina !

A bientôt

Arthur

Un petit tour dans l’espace (1ère partie)

(San Pedro de Atacama-Socaire-Paso Sico-Frontera Chile-Argentina-San Antonio de los Cobres-Salta)

Qu’allez-vous découvrir aujourd’hui? Dans quelle autre folie vais-je encore me mettre ? De San Pedro de Atacama, j’ai envoyé un mail à mon ex-compagnon de voyage Jorge. En conclusion, j’ai mis « Absurdos eramos, locos seguimos » que je pourrais traduire par « Absurdes nous étions, fous nous restons ». Lui, son article sur la route des lagunes, il l’a intitulé « Solo par masoquistas », seulement pour les masochistes. Nous tournons autour de la même chose. Nous sommes un peu dingues et content de l’être. Pour en ajouter une couche, nous avons décidé avec Thomas et Damien de passer par le renommé et redoutable Paso Sico.

San Pedro de Atacama, que les cyclistes appellent Gringolandia est une ville que l’on pourrait appeler de très, voir même très, très touristique. En fait, elle a vite fait de me souler bien qu’elle ait tout de même quelques attraits comme ce camping vraiment sympa « El sol naciente » (recommandé), les énormes empanadas de la boutique du bout de la rue piétonne et son super gentil vendeur, les fruits et légumes qui nous ont beaucoup manqué pendant un mois, les bonnes glaces hors de prix (mais tout est hors de prix ici alors…), et tout de même de bons moments dans un café sur la Plaza avec les deux calédoniennes rencontrés sur la route des lagunes à déguster une glace et savourer du vrai café. Sans oublier les crêpes de notre ami français du camping.

Malgré tous ces attraits, Gringoland (appelé par certains San Pedro de Atacama) est une ville bien trop chère pour mon porte-monnaie. Thomas et Damien sont du même avis et 3 jours après notre arrivée, nous repartons déjà pour d’autres aventures. Quelques dernières empanadas d’adieu (en 3 jours, nous sommes devenus fans) et nous voila à nouveau sur nos montures métalliques. Cette fois-là, exceptionnellement nous n’allons pas plein sud mais plein ouest pour rejoindre Salta en Argentine par le Paso Sico, paso signifiant col en espagnol. Ce col marque la frontière Chili-Argentine. Il est situé dans la Cordillère des Andes qui divise les deux pays. Depuis la Colombie, je me suis habitué aux montagnes, aux grandes, aux Andes. A pédaler des sommets aux vallées et à les dévaler en sens inverse, les traverser d’ouest en est puis d’est en ouest, à en apprécier les magnifiques paysages, à les aimer ces montagnes, moi qu’y ne connais (et c’est un grand mot) que quelques stations alpines une semaine par an pour y skier.

Le profil de route que j’ai vaguement étudié avant de partir montre que nous allons enchainer les montagnes russes entre 4000 et 4500m d’altitude durant près de 500 km dont nous ferons 300km sur du ripio, de la piste. Très peu de voitures y passent car le Paso Jama au Nord est asphalté et conduit au mettre endroit. Nous prenons pour 5 jours de nourriture, et de l’eau. Nous étudions le topo de Andesbybike.com, très bon site d’un cyclo-voyageur pour cyclo-voyageurs. Nous regardons les cartes. Je m’aperçois que ma carte d’Argentine est complètement fausse. Nous nous attendons à des pistes un peu meilleures qu’en Bolivie mais avec quelques parties sableuses. Rien qui puisse nous freiner à présent. Après la route des lagunes, notre mental est au top et si on nous avait donné une carte pour aller sur la Lune, nous serions déjà en train d’étudier les points d’eau pour y arriver. Mais qui a dit que la Lune se trouve dans l’espace ?

Premier jour. Nous quittons San Pedro de Atacama assez tard dans la matinée. Le temps de ranger les sacoches, la tente…c’est incroyable comme en 3 jours, je peux m’étaler et faire d’un endroit quelconque mon chez moi pour quelques temps. Je pense que cela fait partie des mes qualités d’adaptation. Socaire est notre première destination. La longue route droite, asphalté, et pratiquement sans relief coupe à travers l’aride désert d’Atacama, connu pour être un endroit où la quantité de pluie qui tombe est une des plus basses de la planète. Nous y sommes déjà, dans l’espace…

Nous déjeunons dans un village entre les deux villes qui est suivi d’une sieste réparatrice. Nous repartons, repu et reposé. 3, 2, 1, 0…. Après le Tropique du Cancer au Mexique, la ligne de l’Equateur en…Equateur, je viens de couper le Tropique du Capricorne au Chili. Les latitudes s’enchainent à grande vitesse. J’ai fêté mon année de voyage au Nord de la Bolivie et tant de choses se sont passés depuis. Le paysage est assez monotone. Il est reposant. Pas besoin de lever la tête toutes les trois secondes pour éviter de louper quelque chose d’incroyable. Les jambes sont en mode automatiques. Les pensées s’évadent. Je suis heureux. Les Andes sur notre gauche dresse une barrière infranchissable. Mais par où va-t-on passer ? Socaire est notre dernier village pour acheter des denrées pour les 5 prochains jours. Nous campons sur la Plaza publique à coté de l’église. Thomas donne de sérieux signes de faiblesses. Espérons qu’il se remette avant demain.

Deuxième jour : Départ de Socaire. Thomas est encore très faible. Nous montons toute la journée. Je me sens très en forme. Mon taux de globules rouge doit pulvériser les analyses. Après tant de jours à plus de 4000m, j’avale les kilomètres comme si de rien n’était. Nous quittons à nouveau l’asphalte pour la piste. Thomas ne s’est pas encore remis. Il ne sert à rien de forcer. Un chilien le prend en stop et le conduit 30 km plus loin. Avec Damien, nous bifurquons pour aller voir deux lagunes avec l’intention de redescendre de l’autre coté de la montée très raide et très sableuse qui nous attend. 6 km de sable à pousser nos vélos dans des côtes qui frisent les 15% pour apprendre que la route que nous espérions prendre est fermée et qu’en plus il faut payer et pas qu’un peu. Le lieu reste très beau et nous déjeunons à l’abri du vent avant de faire quelques pas pour admirer les lagunes. Nous reprenons le vélo, retournons sur la piste principale en assez bon état et enchainons les montées et les descentes dans des paysages superbes.Le vent est devenu fou ou est-ce parce que nous ne suivons jamais de ligne directe plein ouest ? Quelques minutes de face puis sur le coté enfin de derrière puis de nouveau sur le coté. On ne sait pas ce qu’il veut. Moi, si mais j’ai l’intelligence de ne pas lui demander.

La dernière descente nous fait entrer de plein pied dans l’espace interstellaire après les prémices qui ont duré toute une journée. Voyager à vélo, c’est comme un film. Un film de longue durée avec son rythme, ses pauses, l’accélération des évènements et tout d’un coup la surprise !! Celle-ci est de taille. Un coucher de soleil sur le Salar de Aguas Calientes. Les photos ne donnent qu’une minuscule idée de la beauté (je me répète). Le salar doré par le soleil couchant projette des reflets lumineux. Les taches bleues montrent qu’il est encore très humide. Des petites lagunes sont disséminées sur la surface blanche. Les montagnes noires surplombant le tout donnent au paysage un tableau unique. Nous voici sur Jupiter. Après Mars, il y a quelques jours, nous continuons la traversée de notre système solaire. Va-t-on voire des paysages neptuniens ou plutoniens dans quelques heures ?

Pour l’heure, nous avons la surprise de voir Thomas qui se repose dans un coin à l’abri du vent avec tout un garde-manger. Il a rencontré des touristes fortunés qui lui ont offert toutes sortes de bonnes choses (barres chocolatées, brownie, et même une salade de fruits de mer calamars et crevettes, sympa à 4500m d’altitude et très, très loin de l’océan). Nous dégustons ces mets, installons la tente, profitons des derniers instants de soleil et de la beauté des étoiles qui peut à peut envahit le ciel, puis rentrons au chaud sous la tente. Dehors, il doit faire déjà moins 1.

Prochain article. La suite de « L’Odyssée de l’espace à vélo »…

A bientôt

Arthur

January 2nd, 2013

Eloge de la folie (3ème partie)

(San Juan-Ruta de las Lagunas-San Pedro de Atacama)

La Laguna Colorada est rouge, rouge sang. Cette couleur provient d’une micro-algue que mangent les flamants roses en filtrant l’eau. Le paysage est superbe. Nous restons plusieurs dizaines minutes à l’admirer, muets avant de rentrer au chaud dans notre baraquement.

Les premiers kilomètres du lendemain se passent bien. Mais le nouveau pneu de Thomas vient d’exploser. Ces marques chinoises ne font décidemment pas le poids face à la qualité allemande. Le vent se lève alors que nous nous arrêtons pour réparer. Très bricoleur, Thomas et Damien trouvent rapidement une solution.

Le vent est déjà bien établi quand nous repartons. D’une redoutable force, il nous oblige à une cadence de tortue. Nous montons progressivement le col profitant parfois pendant quelques minutes de la puissance du vent pour monter rapidement puis, à un virage, nous devons à nouveau lutter contre cet élément imprévisible. Dans la descente qui va pleine ouest, la pente est plutôt raide et pourtant, je suis sur la vitesse la plus petite, celle que j’utilise pour monter des murs et je lutte de toute la force de mes jambes. Je maudis ce vent. Il faut être d’une grande résistance morale pour batailler contre le Dieu Eole, car ce dernier joue avec toi comme un chat avec une souris. Aujourd’hui, il souffle en rafales d’une intensité rare. Aujourd’hui, j’apprends le terme Fatalité : ce contre quoi je ne peux rien. Je me fais le plus petit possible (pas si simple pour un type qui mesure 1,92m) et j’avance, péniblement, fouetté par le sable. Mais où suis-je ?

Nous sommes arrivés au col à 4926 mètres (le plus haut point de ce voyage pour moi, et à vélo !!) et surprise, nous bifurquons vers le sud-est. Le vent n’a rien perdu de sa vigueur mais il nous pousse. Même plus besoin de pédaler. Nous volons !! Mais nous volons sur du sable et la combinaison sable-rapidité peut être fatal… Je manque de tomber plusieurs fois. Le désert de sable dans lequel nous pédalons s’est transformé en paysage lunaire d’une incroyable « authenticité ». Des grosses pierres grises sont disséminées ça et là sur une terre grise faite de sable gris et de plus petits cailloux gris. Les montagnes qui enserrent ce paysage participent à l’illusion qui se produit devant moi. Des stations géothermiques me font penser à des hommes vivants isolés dans ce bout d’espace, loin de toute humanité. La piste descend vers la Laguna Chaviri. Je suis seul dans ce désert cosmique. Le temps et l’espace m’appartiennent. Mes pensées vagabondent dans l’espace intersidéral. Mais où suis-je ?

La Lagune apparait. D’un seul coup, je suis passé de la lune à la…Bretagne. Les couleurs blanches et bleus, ses côtes déchiquetés, son air paisible mais qui d’un seul coup peut changer et être pris d’une fureur démoniaque, tout cela me fait penser à la mer de Saint Malo. Dans la descente, une de mes sacoches qui depuis la sortie de La Paz, rechigne à faire son job, c’est-à-dire rester accroché dans n’importe quelle situation,  tombe à fracas. Je manque moi-même de me casser violemment la gueule mais arrive à redresser la situation je ne sais trop comment. Le bout de ficelle qui tenait l’ensemble jusqu’à maintenant a lâché. Je fais une nouvelle réparation de fortune et repart. Les flamants roses ne jettent même pas un œil dans ma direction, trop occupés à se gaver. Damien est déjà en train de barboter dans l’eau chaude (38°) des Thermes de Polques lorsque je pointe le bout de mon nez le cœur battant encore la chamade de ma presque-chute. Thomas est encore loin. Il nous racontera que son pneu a encore une fois explosé ainsi que la chambre à air au pire moment, à quelques mètres du col, là où le vent est le plus fort. S’abritant derrière une pierre, il a réussi une opération de sauvetage de fortune. Je plonge mon corps meurtri pat toutes ces aventures dans l’eau chaude des Thermes. La température est parfaite. Dans l’eau, des douaniers, des chauffeurs, des rangers se pintent à la bière dans une bonne ambiance. C’est jour de repos. Les bières tournent et nous en profitons. Nous discutons avec eux mais au fur et à mesure que les heures tournent, il est difficile de les comprendre…

La nuit est tombée. Nous avons les thermes d’au chaude pour nous avec le ciel étoilé comme extraordinaire spectacle. Difficile de sortir de l’eau lorsqu’il fait proche de 5 degrés. Ce soir, les propriétaires du restaurant en face des Thermes nous offre leu toit et leur parquet où nous dormirons entre les tables. Seule demande : que nous ayons tout rangée avant 6h, heure d’arrivée des premières jeeps.

Le lendemain, celles-ci arrivent un plus tard mais en nombre. En l’espace d’une heure, la quinzaine de jeeps promise est bien là. Les thermes se sont remplis de beaucoup, beaucoup de monde. Je regarde ce spectacle d’un air amusé en pensant à hier soir, admirant le coucher de soleil sur la lagune alors que j’étais seul… J’aime le voyage et j’aime encore plus voyager à vélo. Sans aucune contrainte en totale indépendance. Il faut repartir. Nous préparons lentement nos affaires. Trois allemands et un suisse, Pietro, des cyclo-voyageurs nous rattrapent ce matin. Ils ont dormi à coté du col avec des températures atteignant les -25 degrés. Nous étions mieux au chaud.

Aujourd’hui, nous entamons les festivités avec une piste très…sableuse. D’un sable assez dense pour y rouler mais lentement et à vitesse cadencée. Je m’explique. Afin de ne pas patiner, il faut éviter de faire de grandes pédalades pour privilégier la moulinette qui est très consommatrice d’énergie ! Le désert de Dali est une œuvre surréaliste. Il s’étend tout autour de moi à 4500m d’altitude. Je traduis les mots de Jorge (ici, son blog) pour décrire le Jardin de Dali. « Ma capacité descriptive d’un espace comme celui-ci est limité, elle est plus réduite de ce qu’elle était. Il en est de même pour l’appareil photo. Devant toute cette immensité, son objectif n’a pas la capacité d’englober tout le panorama. Je ne suis pas capable de montrer dans ce cas ni dans l’autre la véritable dimension du lieu ».

Le désert de Dali me laisse sans mots. A chaque fois que la route me le permet, je lève la tête, et admire ces paysages sortis de l’imagination d’un grand créateur un peu fou. La piste se met à monter sérieusement et nous avons le vent qui nous vient de face. A ma grande surprise, je ne pensais pas que c’était possible, il a encore forci. Encore plus puissant qu’hier, il m’arrache littéralement de la route. Le sable me fouette plus que jamais. Eole me vide des dernières gouttes d’énergie. Il me les suce jusqu’au sang. Je ne vais pas à plus de 3km dans une descente de 5%. Je suis seul. J’hallucine et pourtant je suis là. Ce qui m’entoure est vrai. Je ne peux pas les décrire. Thomas arrive derrière moi. Il me sort de mon rêve éveillé en criant un ouahouhou !

Nous avons bifurqué vers le sud. Le vent n’est plus contre nous. Parfois même, il nous pousse. La Lagune Blanche. Nous hésitons, sommes un peu perdu et décidons de déjeuner dans une maison en ruine avant de pédaler vers la Laguna Verde distante de quelques centaines de mètres. Celle-ci n’est plus verte. Le vent y fait des moutons qui la rendent comme sa voisine : blanche. Le volcan Licancabur se dresse, noir et plutôt menaçant  de l’autre coté. Nous traversons le bras qui relie la Laguna Blanca de la Verde et 8km plus tard, nous voici dans le baraquement des chauffeurs. Une vieille Dame, gardienne des lieux, accepte notre demande d’hospitalité pour la nuit. Quelques minutes plus tard arrivent un couple de cyclo-voyageurs polonais, Simon et Katarina. Nous partageons le diner et la Zubrowka dans une bonne ambiance. Demain, nous sortons de Bolivie. Eux sont arrivés aujourd’hui. Ils vont faire en sens inverse ce que nous venons d’accomplir. Bonne chance !

La nuit à été bonne. La matinée est fraiche. Dans quelques heures, nous serons à San Pedro de Atacama, une oasis en plein désert, un autre monde, un monde chaud…Nous enfourchons les vélos, passons la barrière qui délimite l’entrée du parc et pédalons, sans vent, les kilomètres qui nous séparent de la frontière. Un douanier, celui qui barbotait avec nous avant-hier dans l’eau chaude, nous tamponne nos passeports. Adieu la Bolivie ! Bonjour le Chili !

Les derniers kilomètres de montagnes russes dans ce monde minéral sont interminables. Où est l’asphalte tant attendu ? Il apparait au détour d’un virage. Non ce n’est pas un rêve. Il est bel et bien là le bel enrobée. Celui qui va nous mener tout droit en 42 km de descente à l’oasis tant rêvé. Damien s’y allonge pour se prouver qu’il n’hallucine pas.

42 km plus tard. Environ 2500m d’altitude. San Pedro de Atacama. Un autre désert, un désert chaud…

A bientôt

Arthur

Ps: la photo en bas à droite est de Damien

January 1st, 2013

Eloge de la folie (2ème partie)

(San Juan-Ruta de las Lagunas-San Pedro de Atacama)

Je vous ai quitté hier alors que j’approchais de la première lagune. La voici. La Laguna Cañapa se dévoile dans une lumière de lever de soleil. Des flamants roses picorent les algues microscopiques sur le lac aux couleurs irréelles. Nous sommes quasiment seuls. Une seule jeep est là également et les touristes sont tout aussi admiratifs que nous en face de la beauté des lieux.

Nous repartons vers notre seconde lagune de la journée située à quelques bornes. Les pistes ne se sont pas améliorées et après notre moment matinal de contemplation, nous retombons vite dans la réalité en nous confrontant à nouveau au sable. Derrière une bute, la Laguna Hedionda s’étend, beaucoup plus grande que celle de Cañapa. Les centaines de flamants roses ne font qu’une chose : manger. Et nous, nous ne faisons qu’une chose : les regarder manger, la bouche ouverte. Des 4x4 sont là également. Et l’orgueil prend le dessus lorsque les dizaines de touristes nous jettent des regards étonnés et/ou admiratifs. Mais comme le disent si bien Thomas et Damien dans leur blog : « Le cycliste est parfois égoïste, après avoir souffert de longues heures à lutter contre les éléments pour arriver à un endroit splendide, il souhaiterait profiter du lieu solitairement. C’est alors qu’une colonne de jeeps surgit d’un nuage de poussière pour décharger sa horde de touristes, le reflex en bandoulière, l’iPod d’une main et une bouteille de coca de l’autre. » C’est ainsi. Mais soyons franc ! L’orgueil de d’accomplir quelque chose de différent, d’un peu fou et de le montrer aux autres de la plus belle manière, en montrant le vélo chargé jusqu’à la gueule ou en pédalant à 2h à l’heure dans des côtes sableuses, est bonne. Photographiés au moins autant que les flamants roses, nous faisons partis du tour. Je devine le tour-opérateur vendant son produit disant : « Ah oui, vous allez voir de belles lagunes de toutes les couleurs, des rochers sculptés superbes, des flamants roses et même si vous avez de la chance, mais c’est assez rare, des types un peu dingues de la cabeza, des cyclo-voyageurs !! »

Parmi ces dizaines de jeeps, nous avons rencontré des personnes très généreuses. Entre autres, les deux français connus à Guanay et deux françaises, vivant en Nouvelle-Calédonie qui nous ont régalés de bonnes choses que l’on retrouvera à San Pedro de Atacama.

Au refuge-restaurant de la Laguna Hedionda, le patron n’est pas là, nous faisons connaissance avec la cuisinière, la serveuse et monsieur-pipi… Tous les trois sont très jeunes. Ils sont contents de parler avec nous. On sent que les touristes les regardent souvent de haut et ne prennent pas de temps pour discuter, avoir une conversation intéressante. Alors lorsqu’ils voient arriver des cyclo-voyageurs, ils nous aident et en profitent pour discuter. Grâce à eux, nous repartons avec de l’eau douce, chose rare et difficile à trouver car elle provient d’Uyuni, la première grosse ville à plusieurs centaines de kilomètres. Le voyage à vélo, c’est prendre du temps a temps. Le temps n’est plus un facteur essentiel. Le temps s’élargit et la qualité des relations avec les habitants est beaucoup plus grande. Alors qu’en 3 jours, les touristes vont et viennent, nous allons mettre 7 jours et en 7 jours, il y a bien quelques minutes pour une conversation avec la timide serveuse du refuge. Et comme toujours, j’apprends beaucoup.

Il est temps de repartir. Nous laissons les jeeps derrière nous pour monter un nouveau col. Quelques minutes plus tard, elles nous doublent les unes après les autres prudemment.  Jour après jour, nous connaissons à deviner les heures où elles arrivent. Photo souvenir en face de la Laguna Honda avec au loin ces montagnes enneigées. Nous laissons la foule nous dépasser et sommes à nouveau seuls en face contre les éléments et avec cette nature, généreuse en beauté mais cruelle pour nous laisser approcher et nous en mettre plein la vue.

Nous avons de longs kilomètres difficiles devant nous (j’ai l’impression d’être très répétitif) et voyons l’horizon s’élever et les dizaines de pistes partir dans la même direction. Quelle est la moins pire ? Il faut du flair pour la trouver. Je commence par une puis voit que Damien est plus rapide. Je bifurque, traverse en poussant jusqu’à la piste un peu moins pire et je me ré-embourbe quelques centaines de mètres plus loin. Alors, je change à nouveau de piste et ainsi de suite jusqu’à la nuit qui justement est sur le point de va tomber. Je suis épuisé. Thomas également. Damien, non. Lui est à l’aise, ne pousse jamais. Ces pistes requièrent une attention, une concentration qui me vide de toute mon énergie. Nous bivouaquons à l’abri du vent sous une petite falaise. La routine de la soirée commence. Après un copieux diner, je m’effondre à 8h du soir en repensant aux beautés que j’ai vu aujourd’hui. Demain, je vais faire un tour sur Mars.

Demain est aujourd’hui. Et cela commence comme hier. Cruel et beau. Nous sommes proches du col. La pente devient tellement raide et remplie de cailloux que je pousse sur les derniers mètres. Et commence une descente sur du sable. Le guidon n’en fait qu’à sa tête. Droite, gauche, centre. Mon guidon se fait des passes à lui-même et moi j’essaye de le contrôler comme je peux. La trace des roues, en zigzag, ressemble à celle d’un homme ivre.

Pédaler sur le sable est un calvaire. Une constante montée dans la difficulté à mesure que s’épaissit le sol sableux. Il faut alors descendre de vélo, le prendre par les cornes, pousser, souffler, repousser jusqu’à sortir de ce pétrin dans lequel on s’est mis volontairement. Pousser le vélo est un acte qui n’est pas normal. Il est contre-nature. On ne pousse pas son moyen de transport. Mon vélo est d’un tel poids que je mets tout le mien pour simplement le sortir du bourbier sableux dans lequel il s’est fourré. Mon cœur (de sportif !) bat à 120 à l’heure. Je suis exténué alors que nous venons de partir. Ça y est ! Quelques dizaines de mètres plus loin, je suis sorti du plus gros. Le sable est plus dense. Voyons voir s’il supporte les 140 kg du vélo, des bagages et de mon propre corps. Les roues patinent. La réponse est négative. Sans descendre du vélo, je pousse alors avec les pieds en espérant qu’un mètre ou deux me sépare de la délivrance. Je remonte la pédale droite pour donner l’impulsion avec mon pied. La roue patine, patine puis finalement dans une brusque accélération me sort du marais de sable. Joie ! Je fais, SUR le vélo, plusieurs centaines de mètres et…ça recommence.

Les paysages sont plus que beau. Toutes les couleurs chaudes se déclinent sur les montagnes : roses, jaunes, oranges, rouges. Toutes les teintes de roses et de rouge, toutes celles de jaune, oranges sont présentes et forment un tableau impressionniste.  Je suis sur Mars. Un cycliste qui s’est trompé de planète. Seul un peintre, maître es couleur a pu peindre un tableau pareil. Tous les tons sont exposés dans un festival de couleurs. C’est magnifique.

Surprise. La route a été « nettoyée », déblayée de tout le sable et des pierres. Nous avons un boulevard pour nous et avançons comme des flèches jusqu’au moment où se lève le vent. Nous déjeunons à l’abri dans une maison en ruine. Une bonne bouffe réparatrice et c’est reparti. Nous pédalons à travers un désert de sable à 4500m d’altitude, le désert de Siloli. L’Arbol de Piedra fait son apparition au milieu d’autres formations volcaniques sculptés par le vent. J’abandonne les autres pendant quelques minutes pour me perdre à travers les rochers. Chacune a une forme particulière. Le vent est un artiste. L’artiste le plus patient du monde. Il joue avec les formes. Et parfois cela donne des sculptures particulières. L’Arbol de Piedra, Arbre de Pierre, est la sculpture la plus intéressante. Séparé des autres comme si le vent lui-même disait - voici ma plus belle œuvre. Il s’érige comme un chêne de roche dont les branches seraient formées de pierres trouées, lentement et patiemment érodés par le Dieu Eole.

Je repars toujours autant bluffé par l’endroit où je me trouve. Nous nous approchons de la Laguna Colorada. Une tache rouge sang s’agrandit peu à peu jusqu’à formé un lac. Les flamants roses sont toujours là, imperturbables. Nous entrons dans le bâtiment de la Réserve Nacionale. Nous discutons avec le ranger. Le prix de l’entrée est exorbitant. Le ranger est très sympa et nous offre de passer la nuit dans les bâtiments où dorment lui et ses collègues. C’est interdit. Il le sait, nous le dit et s’en fout. Son patron est venu ce matin, il ne reviendra pas mais notre ami prend des risques pour nous aider. Une bonne nuit au chaud après tant de nuit avec des températures négatives. On ne va pas être obligé de dégeler les bouteilles d’eau pour préparer le petit déjeuner de demain.

Ce soir, sur mon matelas, je pense à cette citation de Pascal « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. ».

Je ne suis pas du tout d’accord avec Pascal.

A demain

Arthur

Ps: la photo en bas à gauche est de Thomas

December 31st, 2012

Eloge de la folie (1ère partie)

(San Juan-Ruta de las Lagunas-San Pedro de Atacama)

Mais vous êtes fous ?

Fou? Suis-je fou ? Dans ma tête, je tourne et retourne cette question posée par un touriste français voyageant en jeep à la vue de nos vélos chargés de plus de 50 kg de bagages, 8 kg de nourriture et 6 kg d’eau sans compter le poids du vélo et le mien. A vrai dire, en ce moment, je ne sais pas, je ne sais plus. Finalement, je reprends mes esprits et lui réponds par arrogance et avec orgueil en lui retournant la question avec un petit sourire en coin. Moi, fou ? Et toi, qui admire ces paysages derrière la vitre d’une jeep lancée à 100 km à l’heure?

La folie est devenue un compliment. Un fou est un homme en dehors de la normalité, qui ne fait pas comme les autres, qui vit sa propre vie sans se soucier du qu’en dira-t-on et qui est heureux. Car un fou est roi dans son monde imaginaire remplie d’autres fous. Alors oui, je revendique haut et fort ce qualificatif de fou. Car ce que nous nous sommes en train d’accomplir, Thomas, Damien et moi est une folie. Nous pédalons sur la Ruta de Las Lagunas, la route des lagunes, un des coins les plus inhospitaliers du monde avec des conditions extrêmes. Mais le jeu, si on peut parler d’un jeu, en vaut largement la chandelle. Car nous sommes récompensés par des paysages d’une beauté si grande qui est difficile de les décrire. Mais l’admiration de ces paysages se gagne après des heures de lutte acharnées face à cette même nature.

Nous sommes partis de San Juan, dernier village où nous pouvons nous pourvoir en nourriture, avec chacun des aliments pour 8 jours de vélo. Nous dévalisons Victoria, la très spontanée et heureuse propriétaire du magasin de vivres qui voulait voler les yeux bleus de Damien. Que rompe-corazon ce Damien ! Chargés de 8 kg en plus de riz, pates, avoine, semoule, polenta…sans compter l’eau et une miraculeuse nouvelle roue pour Thomas, nous partons à 4h du soir en direction de notre premier bivouac, le campement militaire situé à une trentaine de bornes. Nous n’y arriverons jamais. Un vent d’une puissance phénoménale nous empêche d’avancer. De force 9-10 (pour les marins), ce vent est tellement fort que j’avance à 3-4km/h sur du plat. Damien et Thomas, en vélos couchés, plus aérodynamiques vont plus vite. Je me traine en maudissant ce vent de toutes mes forces mais cela ne sert à rien. C’est juste un avant-goût de ce qui nous attend les jours suivant. Du bonheur en perspective.

Finalement, la nuit tombe et nous approchons d’une montagne qui pensons-nous fera coupe-vent pour la nuit. Mais rien à faire, après quelques minutes d’accalmie, le temps de planter la tente en évitant que tout s’envole d’une seule rafale, le vent reprend ses droits plus forts que jamais. Nous sommes en pleine altiplano, une étendue complètement…plane, avec absolument rien qui ne ressemble à un coupe-vent digne de ce nom. La nuit sera longue. Nous sommes désarmés devant la puissance de ce vent. Parfois un bruit de tous les diables se fait entendre. C’est le sable qui s’abat sur le double-toit somme s’il voulait le percer. Un crac se fait entendre. Quelque chose vient de se casser. Ma tente qui était sur le point de fêter son année de voyage sans une casse a lâché face à la fureur d’Eole. Je sors, tentant d’évaluer les dégâts. Le sable me fouette le visage comme du papier de verre. Je prends le temps de voir qu’il n’y a rien à faire - c’est l’arceau de l’abside qui vient de se casser - puis me réfugie dans la tente. Difficile de dormir avec ce raffut et l’inquiétude d’entendre tout à coup un crac monumental qui annoncerait la fin de ma maison pliable.

Au petit matin, nous prenons un petit dej rapide, plions la tente qui a magistralement résisté aux assauts furieux de vent et montons sur nos destriers qui nous mènent vers l’inconnu. Nous nous rendons compte bien vite, que dans l’obscurité d’hier, nous nous sommes dirigés à l’aveugle vers…bah… vers rien en fait. Nous avons loupé le campement militaire où nous aurions pu nous pourvoir en eau.

Dans cette région désertique, l’eau est un problème. Nous devons tous les jours calculer les litres que nous devons transporter jusqu’au prochain point d’eau. Nous remplissons nos multiples bouteilles pour deux jours environ, ce qui correspond à 8 litres environ chacun dont 6 pour cuisiner. Nous bifurquons vers le Sud en traversant un salar. Les jeeps remplies de touristes commencent à nous doubler puis s’arrêtent. Je demande quelques litres au chauffeur qui accepte de nous en donner. Nous discutons avec des américains, des hollandais, des allemands, des anglais…Tous sont impressionnés par notre périple. En 7 jours, nous croiserons une bonne centaine de jeeps. Certains nous donneront des fruits frais, d’autres de l’eau, d’autres encore des barres énergétiques et même un reste de fricassé qui viendra améliorer notre ordinaire de riz le soir même. Opportunistes, nous acceptons tout ce qu’on nous offre.

Cette première journée s’annonce rude. La côte est raide, très sableuse. Nous poussons beaucoup. La vue sur le volcan frontalier avec le Chili, Ollagüe, est magnifique. Après plusieurs heures d’efforts, en poussant souvent les tanks qui nous servent de moyens de transport, à mi-chemin du col, nous déjeunons. Damien, très rapide, est arrivé plus tôt. Il a déjà préparé les pates.

Sur la maudite tôle ondulé, mon vélo est un cheval en furie. Je ne le contrôle plus. Il se cabre en arrière, retouche le sol une demi-seconde puis se re-cabre à nouveau encore plus haut et plus fort. Le guidon me saute des mains. Il m’échappe. Je n’ai plus de prise sur ma monture de fer qui n’en fait qu’à sa guise. Mon vélo est Bucéphale, une bête nerveuse, indomptable qui refuse de souffrir plus. C’est vrai que ce bout de fer, qui au contact des sols pierreux et sableux boliviens parait prendre vie, a beaucoup souffert dans la Cordillère des Andes. A maintes reprises, je me suis posé la question : « Mais comment ce cadre, ces roues, ces freins, résistent-ils à tant de coups, de chocs, de collisions avec des pierres, de heurts avec de solides branches d’arbres, de secousses infernales sur la tôle ondulé ? ». Aujourd’hui, je tire mon chapeau à ce vélo, cet objet sans âme, ce bout de fer qui petit à petit a su m’apitoyer à force de recevoir tant de coups. Moi qui croyais que donner un nom à un vélo c’était bien trop sentimental et même stupide, maintenant je le chouchoute.

Alors que nous déjeunons, une jeep s’arrête. En sortent les deux français que nous avions rencontré à Guanay. Ils repartent en n’oubliant pas de nous donner moult fruits, barres énergétiques et de l’eau dont nous avons rudement besoin…Nous repartons à notre tour sur les pistes. Je cherche continuellement la meilleure route possible, entre les pierres. Je suis devenu expert en étude des sols. D’un coup d’œil vif, je juge si le vélo passe ou s’il ne passe pas ou s’il passe avec difficulté. Il y a parfois des coins pièges où le sable ressemble à de terre solide et d’autres fois où le sable est tellement fin que la roue touche la terre plus solide plusieurs centimètres en-dessous. Un seul maitre-mot qui va me servir pendant les 7 prochains jours. L’anticipation !!

Nous sommes au col. A cause de soubresaut de ma monture, j’ai perdu mon cahier de notes. Thomas arrive un peu plus tard. Le cahier est dans ses bagages. Merci à toi compi ! La descente est de meilleure qualité, il faut « seulement » éviter les pierres tranchantes. J’étrenne mon casque pris dans la casa de ciclistas de La Paz. Le paysage est désertique, pierreux. Alors que nous avançons à une allure « normal » pour un cycliste, nous admirons des formations de roches rouges, creusées de grottes plus ou moins petites. Nous avons rejoint une route au ripio très bon, comme s’il était asphalté. Notre topo nous dit 20 km en suivant cette route. Le topo se révèle faux. Heureusement, Thomas a la présence d’esprit de s’en apercevoir lorsqu’il remarque un chemin qui part dans la bonne direction et dont la description est similaire au topo. Les kilomètres seraient faux mais il serait bizarre qu’une description entière le soit. Il est trop tard pour demander à des jeeps. Nous campons, à l’abri du vent, à coté de la route « internationale » où ne passe qu’un camion par heure.

En quelques jours, nous avons aussi appris à connaitre le vent. Il se lève à l’ouest vers 10h, souffle de plus en plus fort jusqu’à 5h avant de tourner progressivement pour venir plein sud. Il est alors temps de planter la tente. Le soleil n’est pas encore couché mais une fois l’astre solaire déclinant rapidement, le froid remplace le vent comme ennemi naturel numéro 1. Nous nous couvrons des pieds à la tête avec toutes les couches de vêtements que nous avons, avant d’avoir froid. Ensuite seulement, nous préparons le diner et remplissons nos estomacs qui crient famine. Un peu de lecture et nous nous endormons vers 8-9h pour nous réveiller le lendemain à 7h. La nuit, il fait -15. Je prends mes précautions pour éviter de sortir du duvet à 3h du matin…

Nous nous réveillons, certains cette fois de ne pas être sur la bonne route. Nous rebroussons chemin. Heureusement, la présence d’esprit de Thomas nous a fait faire seulement 200m de plus. Comme cadeau de bienvenu à la première lagune, nous avons droit à un petit col aux pentes raides et à plusieurs petits salars qui petit à petit font monter la pression. Je prends mon temps, pédale tranquillement, refuse de suivre le rythme de Damien qui est une flèche sur pattes. Les paysages sont déjà superbes et nous n’avons encore rien vue…

(Suite, demain, dans le prochain épisode)

A bientôt

Arthur

Ps: les 4 dernières photos sont de Damien et Thomas

December 30th, 2012

Une petite sélection de photos prises sur le Salar d’Uyuni.

Thomas, Damien et moi-même

December 29th, 2012

P’tite nav’ entre sel et ciel.

(Pisiga -Salar de Coipasa-Llica-Salar de Uyuni-Colcha K-San Juan)

Nous entrons à nouveau au Chili. Pour nous rendre la vie moins compliquée, ils ont regroupé les douanes chiliennes et boliviennes. Coté chilien, une jolie fille en tenue décontractée tamponne nos passeports d’un visa « sortie ». Coté Bolivien, un militaire en arme, uniforme marron et une face de brute nous accueille.Re-bienvenu en Bolivie. Mais qui a dit que nous étions là pour nous marrer ?

Pisiga. Minuscule ville frontalière jonchée de détritus. Pas de doute, nous avons bien passé la frontière. Pour fêter ça, nous prenons un jus de fruit à 30 centimes d’euros et quelques gâteaux pour 50 centimes d’euros. La Bolivie a de très bon cotés tout de même. Nous n’avons pas envie de rester dormir dans cette ville qui n’a rien d’attirant. Après quelques courses pour 2 ou 3 jours, nous faisons quelques kilomètres d’asphalte (les seuls de tout le mois) et tombons sur des militaires. Ils nous donnent quelques informations sur la traversée du Salar de Coipasa que nous entamerons demain.

Ce soir, nous dormons dans une école désaffectée juste en face du salar. Le village est quasiment désert. Un homme, qui revient de ses terres nous ouvre les portes et nous aide à nettoyer. Il a semé toute la journée la quinua comme tous les boliviens de l’altiplano. Mais, chose bizarre, impossible de trouver de la quinua en vente et les boliviens en mangent peu. Mondialisation oblige, ils exportent la précieuse graine, apparemment très nutritive et qui se vend bien à l’étranger, et mangent du riz. Cela me rappelle le  café de Colombie dont les meilleurs grains sont destinés à l’exportation et auxquels les colombiens ne goutent jamais.

Nous partons le lendemain naviguer sur notre premier salar. Le salar de Coipasa est moins connu que son grand frère le salar d’Uyuni situé plus au sud mais en rien moins beau et seulement un poil plus petit. Nous entrons dans le salar directement par le Nord, à l’arrache comme on dit, n’ayant aucune idée des pistes. Mauvaise idée ! Nous pensions trouver une sorte de goudron de sel sans aspérités, il n’en est rien. La croute de sel est un tape-cul mais rien n’enlève au charme, à l’impression incroyable que je ressens lorsque je pédale sur cet énorme lac dont quasiment toute l’eau s’est évaporée. Quasiment ? Eh, oui, nous nous rendons vite compte que le salar est humide, voir très humide. A quelques reprises, nous poussons même les vélos dans la saumure et trempons nos pieds.

Comme sur un bateau, nous prenons un cap vers l’île situé au Sud-Ouest du salar et naviguons à vue vers la sortie. Comme en mer, il est très difficile d’évaluer les distances. L’île parait être à 5 km. Nous la rejoindrons en 50. Ce blanc à perte de vue est une chose qu’il est difficile de décrire. Rien n’arrête l’œil. Ce désert de sel brûle les yeux. Je sors les lunettes de soleil qui dorme au fond de la sacoche depuis plusieurs mois. Chacun trouve son rythme. Nous nous espaçons progressivement au point que je n’aperçois plus mes compagnons de route. Arrive alors la sensation de solitude et le sentiment d’être seul au monde sur cette mer de sel est inoubliable. Pédaler sur un salar est unique.

Sur une des petites îles qui émaillent cet océan blanc, quelques maisons en ruines. Elles sont faites de bloc de sel. Des boliviens vivent sur la plus grande des îles. Ils exploitent la ressource qui, ici, ne manquent jamais, le sel. Les conditions de vie y sont extrêmement dures. Le jour, chaud. La nuit, un terrible froid. Nous sommes à 3700m et le sel blanc ne fait que renvoyer les rayons d’où ils viennent, vers le ciel. Pas de terre pour absorber la chaleur du soleil.

Les kilomètres défilent sur cette surface blanche mais pas plane. Le sel forme des vaguelettes d’une dizaine de centimètres. Petit à petit, je vois que Thomas sur ma droite me rattrape très vite. Il a trouvé la piste. Je bifurque pour la prendre à mon tour. Les multiples 4x4 ont aplanie le terrain et il est beaucoup plus facile d’y pédaler.

Nous trouvons une piscine d’eau douce parfaite pour nettoyer les vélos. Je plonge entièrement le vélo et à grande eau j’en asperge chaque partie avec délicatesse. Nous déjeunons puis repartons pour retrouver notre cher sable et la tôle ondulé. Le village de Hizo se rapproche. Nous discutons avec l’institutrice qui nous permet de dormir dans la salle de classe. Le lendemain, nous rejoignons le village de Llica qui se trouve au bord du salar d’Uyuni. Le sable est de la partie. Parfois, nous pédalons à l’aveugle dans le labyrinthe des pistes qui partent dans tous les sens. Nous traversons des villages sans âmes qui vivent. Toutes les maisons sont cadenassées. Ces villages fantômes sont un grand trait de la Bolivie.

Nous nous reposons l’après-midi à Llica et dormons dans la mairie. Une femme vient nous trouver pour nous dire que d’autres cinglés de cyclistes sont arrivés. Emilien et Xinhan, lui français et elle chinoise, sont cyclo-voyageurs et font un voyage sur deux continents : l’Amérique et l’Afrique. Leur blog mérite d’y faire un tour. Nous discutons voyages et surtout de Cuba.

Après une bonne nuit sur la scène de théâtre, nous partons tôt le matin. Le grand, l’énorme, le gigantesque et unique salar d’Uyuni nous attend. Après quelques kilomètres de terre, nous entrons par le nord-ouest du salar. La première impression est celle d’un marin qui navigue sur un lac dont il ne voit pas le bout. Il sait que la côte est bien là, au Sud, à l’Est mais il ne la voit pas, seule sa carte lui dit que cette côte existe. A grande allure, nous entrons sur le salar et à grands coup de pédale, nous enchainons les kilomètres sur ce tape-cul immense car le sol du salar n’est pas lisse mais formé de petites plaques de sel qui s’emboitent les unes dans les autres. Entre ciel et sel, nous suivons les pistes bien marquées par le passage des 4X4. Le salar d’Uyuni est sec et nous n’avons pas de problèmes d’humidité. L’horizon est blanc, limpide et rien n’arrête le regard que je promène de temps à autres sur cette étendu infinie de…blanc.

Les quelques îles qui parsèment le salar flottent au loin comme des mirages. La luminosité est insoutenable sans lunette de soleil comme sur un immense glacier qui renvoie les rayons solaires. Le salar mesure « 12000km2 soit l’équivalent d’un carré de 110km de côté » (j’ai fait appel au blog de Thomas et Damien pour cette information géographique). Nous prenons comme premier cap, l’île aux pécheurs, plantée au loin. Il devient le point que l’on ne quitte pas des yeux. Notre phare.

Je connaissais cet immense salar avant tout pour le nom moins renommé métal liquide appelé lithium. Le lithium qui sert dans la fabrication de batteries est un enjeu économique mondial. Nous apprenons, qu’après de longues négociations, Samsung a gagné le droit de l’exploiter. Bolloré était sur les rangs également. Le lithium a donné un avantage certain à Evo Morales que les entreprises et les états voient à présent comme un interlocuteur sérieux et non plus comme un trublion syndicaliste pro-coca qui a accédé à la présidence comme par enchantement.  Seul l’Histoire nous dira si les Boliviens, peuple le plus pauvre d’Amérique Latine après Haiti, bénéficieront de cette manne financière pour se développer.

Après un déjeuner au milieu du blanc, le cul sur le sel (qui est froid), nous enchainons les pauses pour obtenir quelques photos perspectives sympas. L’imagination de Thomas et Damien n’a aucunes bornes. Les kilomètres jusqu’à l’île Incahuasi sont plus lent, le regard n’accroche rien et je somnole sur mon vélo. Mes yeux se ferment doucement et je lutte contre le sommeil. L’horizon est incurvé et montre bien que Pythagore avait raison : la terre est ronde ! Quelques heures plus tard, nous retrouvons Emilien et Xinhan sur leur tandem. Terre, terre !! En même temps, nous touchons le sol pierreux et sableux de l’île Incahuasi avant d’en faire le tour à la recherche d’eau.

L’île, située au milieu du salar, est un bout de terre où les cactus sont rois. Nous plantons la tente et partons explorer ce rocher qui à chaque pas offre une vision différente du salar grâce aux cactus multiformes. J’assiste au plus beau coucher de soleil du voyage. Les couleurs sont absolument superbes et le soleil déclinant sur les cactus provoque des ombres inquiétantes et de toute beauté ! Après un solide diner bien abrité dans nos manteaux, nous rentrons vite sous la tente, la nuit va être très froide.

Effectivement, la nuit a été glaciale même si j’ai dormi comme un bébé dans mon sac de couchage résistant à des températures inférieurs à -25 degrés. Les bouteilles d’eau ont gelé. Après un solide petit déjeuner en prévision d’une longue journée, nous quittons Emilien et Xinhan. Chose incroyable, leurs parents débarquent comme des fleurs alors que nous sommes sur le point de partir. Moment d’effusion !

Nous prenons encore quelques photos perspectives lorsque Thomas s’aperçoit que son pneu s’est déchiré. Les prochains kilomètres seront un mauvais moment à passer. Le trou s’élargit à chaque tour de pédale et finit par faire exploser la chambre à air.

Après avoir quitté le salar lisse, nous retrouvons nos chères pistes de sable et de tôle ondulé. Nous mettons plusieurs heures pour parcourir les kilomètres qui nous séparent de Colcha K. La nuit est déjà tombée lorsqu’une femme travaillant pour la mairie nous propose de dormir à l’internat où, chance, il n’y a personne.

Le lendemain, nous rejoignons San Juan. Départ « officiel » de la difficile et très belle route des lagunes.

A demain pour ces nouvelles aventures boliviennes.

Arthur

Ps : retrouvez le billet de Thomas et Damien sur leur blog .

December 28th, 2012

No sé bien lo que estoy sintiendo, creo que se llama…LIBERTAD!!

(Sajama-Tambo Quemado-Chungara-Parque Nacional Lauca-Parque Nacional Vicuñas-Parque Nacional Isluga-Pisiga)

Aujourd’hui, nous quittons la Bolivie mais ça sera pour mieux la retrouver plus tard. Nous allons découvrir une route qui slalome le long de la frontière Chili-Bolivie, longer notre premier salar, nous baigner dans des thermes d’eau chaudes, galérer sur les pistes de sable et de tôle ondulées, dormir dans les endroits les plus incongrus, et plein d’autres choses… Suivez-moi dans cette aventure !

Toujours en Bolivie, nous faisons les courses pour 5 jours. Je repars avec 5 kg en plus dans mes sacoches. Pates-riz-semoule-avoine : ce sera notre quotidien pendant les prochains jours. Un dernier déjeuner dans la ville frontière où je m’offre un bonnet bolivien et des gants en laine de lama puis nous partons. Le soleil nous chauffe mais le vent de face est d’une terrible force. Les épaules rentrées, la tête baissée, les jambes tournent, j’avance à pas de tortue mais, progressivement, les quelques kilomètres qui nous rapprochent de la frontière défilent dans un bruit de tempête.  Ce bruit, je vais devoir m’y faire. C’est celui du vent que rien n’arrête et qui siffle dans les oreilles comme un son assourdissant. Seuls les marins connaissent le son du vent et paradoxalement je pense à eux, les navigateurs solitaires du Vendée Globe, alors que je pédale à plus de 4000m d’altitude, beaucoup plus près du soleil.

Nous y sommes. La frontière chilienne. La plus belle frontière de tout mon voyage. Pour fêter ça, j’escalade sur le panneau délimitant la frontière le temps d’une photo mémorable. A gauche s’étend le lac Chungara dominé par le volcan où, tranquillement, les flamants roses se gorgent de minuscules crevettes. Tout autour de nous, c’est le rien. Le désert de pierre. La pierre à nue fouetté jour et nuit par le vent froid.

La douane. On ne rigole pas au Chili. Tous nos bagages passent au rayon X à la recherche de produits dangereux et interdit : oignon, carotte, ail… Nous étions prévenus. Les formalités effectuées, il est déjà tard. Le soleil se couche et le froid nous surprend. A 4000m, ça ne pardonne pas. Depuis le temps que je navigue à cette altitude, je devrais m’y faire mais non. Le froid, toujours, se rappelle à toi de la plus belle des manières, en te saisissant jusqu’aux os.

En face de la douane, les carabineros chiliens. Nous tentons notre chance et sommes accueillis à bras ouverts par ces policiers. Une salle chauffée pour nous et bien plus… Une soirée mémorable s’ensuit ! Les policiers attablés nous offrent, nourriture, verres de vins, de whisky, cigarettes et un moment génial à discuter bouffe, vin, politique, histoire, art de vivre chilien et…corruption. Les carabineros se vantent d’être les policiers les moins corrompus d’Amérique Latine. La très bonne ambiance de cette soirée inaugure de bons moments au Chili bien que nous savons que les jours suivants vont être moins douillets.

Fini de rire ! Tandis que les carabineros sont en train de compter les téléphones saisis à un bolivien qui pensait pouvoir passer toute la cargaison dans un sac type Tati (ces yeux roulent comme des billes alors que les flics lui passent un savon), nous retrouvons les pistes sableuses et la tôle ondulé. L’altiplano s’est transformé en collines désertiques. Nous sommes dans le Parque Lauca. Ici, pas de villages, que des vigognes. Quelques hameaux dotés de 3 maisons en ruines sont les seuls signes visibles de présence humaine. Bien sur, pas de magasin pour agrémenter nos repas quotidiens de fruits ou légumes frais. Nous passons un premier col et plongeons vers une cabane construite au milieu du…rien. Autour et à l’intérieur de la cabane, l’eau chaude sort de la terre dans des piscines naturelles. Bienvenu au pays où la nature bouillonnante est reine. Dans ce monde à part où les humains n’ont pas leur place, je sens le pouls de la terre qui fait boom-boom à son lent rythme. Je plonge lentement mon corps dans cette piscine naturelle à 40 degrés. Les senteurs de souffre sont fortes. Nous pataugeons pendant une bonne heure dans cette eau volcanique avant de se résigner à reprendre le vélo et continuer.  Les jambes disent merci pour ce régime thérapeutique.

Les volcans nous entourent. Ils ont pour nom : Parinacota, Pomerape, Enquelga, Isluga et Guallatiri. De ce dernier, on peut voir les fumerolles de son cratère. Le Parque Las Vicuñas porte bien son nom. Les vigognes gambadent par dizaines. Bien plus gracieuses que les lamas domestiqués, elles s’enfuient rapidement à notre approche puis s’arrêtent à quelques mètres, certaines que le danger s’est écarté. Nous pouvons alors mieux les observer. Fines, gracieuses, rapides, et parfois curieuses, ce sont les reines de ce monde hostile et désertique.

Les camions qui proviennent de l’usine de Borax située au bord du Salar de Surire nous croisent dans un raffut de tous les diables et en soulevant des tonnes de poussières. Nous déjeunons au hameau de Guallatire quasiment vidé de l’ensemble de ces habitants. Nous longeons une rivière. Prévenant, nous faisons le plein d’eau. La piste s’améliore mais le vent se lève. Le même vent qu’hier. Nous sommes à plus de 4000m et ce vent est, comment dire, vivifiant !! Le soleil froid ne nous réchauffe pas. Le vent est en train de gagner la partie. Après une lente montée à lutter contre les éléments, la descente est encore plus terrible pour le moral. Je suis épuisé. La nuit tombe. Il fait de plus en plus froid. La chance tourne lorsque nous trouvons une petite cabane de berger toute en pierres et très basse de plafond qui sera parfait pour nous abriter du vent et du froid mordant cette nuit. Nous enlevons les quelques ossements de vigognes qui trainent et nous installons douillettement pour la nuit à l’aide de bâches en plastique. Le ciel est d’une pureté comme je n’en ai jamais vu avant. La lune est quasi pleine et jette sa lumière sur l’altiplano. Son éclat est tel que je n’ai absolument pas besoin de lampe-torche pour me guider.

J’ai bien dormi, au chaud dans mon sac de couchage, malgré les moins 15 degrés de cette nuit.  Au réveil, je me rends compte (encore) que ces grands espaces sont d’une incroyable beauté. La nuit est passée, la lumière du soleil nous chauffe le corps, le vent n’est pas encore levé. Se réveiller le matin, sortir de la tente ou de la cabane est toujours un grand moment, celui où je me sens privilégié. Seul le voyage à pied ou à vélo permet de ressentir des émotions aussi grandes.

Nous gravissons lentement le dernier col. Au sommet, la vue sur la prochaine beauté naturelle sur notre longue liste. Le Salar de Surire s’étend au fond. Je dévale sur une bonne piste les quelques centaines de mètres qui me sépare du lac blanc de sel. Les montagnes enneigées enserrent le Salar lui donnant un air encore plus surréel. En bas, un campement de mineurs. Nous sommes à court d’eau. Thomas va en demander, tarde un peu à revenir et nous comprenons pourquoi lorsqu’il arrive avec non seulement 4 bouteilles d’eau minérales mais également des kilos d’orange et de pommes. Merci aux mineurs !

Nous faisons le tour du Salar par le sud. Nous avons le vent d’ouest dans le dos et la piste est bonne. Les vigognes, gardiennes du lieu s’échappent à notre approche silencieuse. Au loin, nous distinguons les flamants roses sur la partie humide du Salar qui est encore un lac. La beauté des lieux est apaisante pour l’esprit. Et aujourd’hui, la nature a décidé de ne pas meurtrir notre corps. Derrière une courbe apparaissent les thermes de Polloquere. Les eaux turquoise bouillonnent. Des lourdes volutes de vapeur s’échappent au contact de l’air froid. Atmosphère de bout du monde. Plus proche que jamais d’une nature qui sent, ressent, en un mot, qui…vit !

Nous posons les vélos derrière un mur, nous changeons rapidement et entrons petit à petit dans l’eau bouillante. L’eau est très chaude. Un petit temps d’adaptation est nécessaire. Nous prélassons nos corps fatigués et rougissons comme des écrevisses. Lorsque je sors, le sang me monte à la tête et suis obligé de m’asseoir, sonné par le choc de température. Nous déjeunons à l’abri du vent qui s’est finalement levé puis ré-enfourchons nos vélos.

En dessert, nous avons droit à une pente raide et sableuse. La descente se fait à pied. Les 20cm de sable ne me permettent pas pédaler. Vous avez déjà essayé de descendre de la dune du Pyla à vélo ? Nous retrouvons le plat et slalomons continuellement pour trouver la meilleure piste des 4 ou 5 qui sont devant nous. Un choix impossible. Comme choisir entre la peste ou le choléra. Souvent, le sable nous fait changer de piste pour tomber sur de la tôle ondulé qui fait vibrer entièrement le vélo. Je suis assis sur une machine à laver en marche des heures durant. Le soir, le dos et les épaules souffrent.

Ce soir, nous trouvons une maison en ruine. Nous mettons la tente dans un coin, allumons un feu, cuisinons, lisons, écrivons. Le crépuscule tombe rapidement mais le feu nous réchauffe. Nous dormons tous les trois dans la tente et pourtant l’eau y gèle. Sur ces terres, le froid alterne avec le chaud et parfois se rencontrent. Moi, au centre de la lutte. Le chaud soleil s’associe avec le vent froid pour t’en faire voir de toutes les couleurs.

Dernier réveil au Chili. Les montagnes russes se succèdent avant de suivre une rivière tranquille qui nous conduit jusqu’à un petit village situé au bord de la frontière. Nous passons tranquillement la douane et nous voici à nouveau en Bolivie prêt pour un nouveau round d’anthologie que vous découvrirez dans le prochain post.

Un abrazo a todos.

Arthur

Ps: Allez faire un tour sur le blog de mes compagnons de voyages Thomas et Damien.

Les photos sont de Damien, Thomas et les miennes

December 27th, 2012

A vélo sur les hautes plaines désolées de Bolivie

(La Paz-Rosario-Sajama)

Après notre bouffée d’oxygène dans la jungle amazonienne, et notre retour vers La Paz, nous prenons une petite journée de repos le temps de nous préparer, réparer les vélos et profiter de la seule connexion internet que nous aurons en 3 semaines.

Départ de La Paz. Dans les sacoches sont pliées soigneusement les cartes avec les points d’eau, les points de nourriture annotés et les topos trouvés sur internet pour nous aider à nous repérer dans le labyrinthe des pistes. Nous sortons de l’entonnoir dans lequel se trouve la capitale de Bolivie par l’ancienne route qui mène à El Alto. Nous montons de plus de 500m en moins de 10km. El Alto se trouve à 4100 et pendant les trois semaines qui vont suivre, nous naviguerons entre 3800m et 4926m au point le plus haut. Le trafic est dense. Nous passons devant des maisons en terre. Sur le palier, des « sorcières » accomplissent toutes sortes de rites. La route est asphaltée. Le vent de face est fort. Damien et Thomas vont vite sur leurs vélos couchés. Je traine un peu plus, le vent freinant mon grand corps… Un rapide déjeuné et nous filons. Les maisons s’espacent. Le désert de l’altiplano reprend ses droits. Nous nous arrêtons pour la nuit dans un minuscule village qui possède tout de même une école. Nous discutons avec le directeur qui accepte de nous accueillir le temps d’une nuit que nous passons au chaud dans une salle. La table est jonchée de feuille de coca. Le lendemain, nous effectuons nos derniers kilomètres d’asphalte que nous retrouverons plusieurs centaines de kilomètres plus loin au Chili dans la descente qui nous mènera à San Pedro de Atacama.

L’altiplano bolivien est un monde à part. Un monde parfois irréel où les règles ne sont pas les mêmes que celles que nous connaissons. Un monde coupé du monde. Les rares bus qui relient les différents villages de La Paz ne passent qu’une fois par semaine et acheminent des produits nécessaires mais que l’on ne trouve pas sur l’altiplano : du sucre, du Coca-Cola, et des gâteaux salées et sucrés. Les villages que nous traversons, vides pendant la journée font penser à des villages abandonnés, des villages fantômes. Nous arrivons en pleine saison des semailles de quinua et tout les habitants sont dans les champs. Les vélos couchés attirent l’attention. Thomas et Damien sont des stars ! Parfois, des choses improbables se produisent comme ces deux hommes qui travaillent la terre, s’arrêtent pour venir parler un moment et sortent un appareil photo Sony dernier cri pour nous tirer le portrait.

L’altiplano est un labyrinthe. C’est plat et les pistes partent dans toutes les directions. Difficile de se repérer. Nos cartes nous aident peu quand elles ne sont pas complètement fausses. Nous faisons alors appel, non au GPS que nous ne possédons pas, mais au PPS pour Para, Pregunta y Sigue (S’arrêter, demander et continuer). Ce soir, nous nous arrêtons à Rosario, plus grand de tous les petits villages de cette région désolée. Après avoir joué les Indiana Jones dans une belle église en ruine dont tous les murs menacent de s’écrouler d’un instant à l’autre, Damien et moi entamons une discussion intéressante avec un vieil homme très digne, aux manières de patriarche. Une de ces belles rencontres qui restent dans la tête et dans le cœur. Puis nous assistons au tournoi de football local. Tous, filles et garçons, jeunes et vieux tapent dans la balle. Et le tournoi a lieu tous les jours. Une bonne manière de passer le temps qui, il est vrai, s’étire lentement sur ces hautes plaines glacées.  Chaque équipe a choisi un nom de pays. La jeune fille avec laquelle je discute fait partie de l’équipe du…Zimbabwe. Elle ne sait pas où se trouve ce pays, encore moins son histoire mouvementé et le dictateur qui le dirige depuis de trop nombreuses années mais son équipe a choisi ce pays pour son beau drapeau entièrement noir… Le soir, nous trouvons refuge dans une salle de classe. Au vu de la décoration, on y enseigne à être patriote (les boliviens se sont fait voler l’accès à la mer par les Chiliens et les Péruviens réunis et ne s’en sont jamais remis) et l’hygiène buccale.

Le lendemain, nous repartons pour une bonne journée de vélo à travers cet altiplano assombri. Une cordillère sortie de nulle part nous barre la route jusqu’au prochain « grand village » où nous pourrions nous ravitailler. Nous hésitons, rebroussons chemin, prenons une autre piste qui s’avère fausse, demandons à un homme de nous guider, retraversons à pied la rivière que nous venons de franchir, etc…L’homme est un instituteur qui apparemment n’enseigne pas grand-chose. Le village est si isolé que les enfants ont peur de notre présence et fuient à notre approche. La Ciudad de Piedra n’est pas loin mais nous décidons de continuer.

Encore un  village. Dans le dernier vivaient 12 familles, dans celui-ci en vivent 5. Le village est désert excepté l’école où sont rassemblés tous les enfants que les parents ont bien voulu confié au maître. Les autres travaillent dans les champs avec leurs parents. On est pleine saison des semailles de la quinua, céréale très nutritive. L’instituteur nous invite à déjeuner avec eux. Nous discutons de la vie dans le village et parlons même contraception. En Bolivie, il n’est pas rare de voir des mères de 15-16 ans avec des bébés de un ou deux ans. Thomas et Damien ont retranscrit cette discussion sur leur blog.

Nous repartons transpirer dans le sable des pistes boliviennes. Nous ahanons, poussons nos vélos chargés, tout en admirant les couleurs qui changent au gré des humeurs du ciel. C’est dur et c’est beau. Il est là, ce fameux sable dont j’ai entendu parler bien avant d’arriver en Bolivie. Pour un cycliste, le sable, c’est la négation du cycliste. C’est l’énergie perdu à se tirer de l’enlisement continue dans lequel se mettent nos vélos qui pèsent près de 70 kg. Impossible à porter. Nous n’avons pas d’autre choix que de descendre du vélo, le pousser sur les centaines de mètres de sable mou, se remettre en selle, patiner, voir qu’il n’y a rien d’autre à faire de que de redescendre et ainsi de suite. Je peux vous assurer que le soir, nous dormons bien. Le sable, c’est épuisant et parfois on voudrait juste laisser tomber le vélo, s’allonger sur ce même sable et dormir. Mais non ! Chaque soir, il faut trouver un endroit où dormir, si possible au chaud, trouver de l’eau, cuisiner, diner pour enfin avoir le droit de se mettre au lit.

Mais ces efforts en valent cent fois la peine lorsque nous rencontrons ces boliviens marqués par la dure vie qu’ils mènent. Eux, à l’inverse, n’ont pas le choix. Leur survie en dépend et celle de leurs familles.

Nous entrons dans le Parc Sajama, volcan le plus haut de Bolivie. Ce volcan était notre ligne de mire depuis quelques jours et le voici, nous surplombant de sa gigantesque taille. Des vigognes gambadent à son pied sans oublier les troupeaux de lamas. Les premiers sont gracieux, sauvages et il est interdit de les élever (une battue est toutefois organisé chaque année pour récupérer la laine qui vaut un prix d’or). Les seconds sont domestiqués depuis des centaines d’années pour leur viande, leur laine et leur robustesse. J’arrive maintenant à les différencier.

Les derniers kilomètres avant Sajama sont durs. Nous avons pédalé sur des pistes sableuses toute la journée, sommes allés trop loin, avons rebroussé chemin, avons monté des côtes raides avec un fort vent de face. Il est temps pour nous de nous reposer. Un dernier petit effort et nous y voici. J’y ai pensé toute la journée. Elles m’ont aidé à tenir le coup. Elles ? Ce sont les aguas termales. Une piscine naturelle d’eau chaude au pied du volcan Sajama. Nous y restons de nombreuses heures à patauger, et à discuter avec deux boliviens qui travaillent pour une entreprise de télécom. Le coucher de soleil sur le Sajama, les laineux lamas qui broutent à coté de nous, la vapeur des aguas termales rendent l’endroit magique. Nous dormons à coté des eaux thermales dans une petite cabane de pierre ouverte aux vents.

Demain, nous serons au Chili.

A bientôt

Arthur

Ps : retrouvez l’article de Thomas et Damien sur Le sentier des écoliers et sur Teodoro, maître d’école sur l’altiplano.

December 26th, 2012

Plongée dans l’enfer vert

(La Paz-Guanay-Rurrenabaque-San Buenaventura-Parque Nacional Madidi-La Paz)

La Paz : une ville énorme à 3600m d’altitude située dans une cuvette. L’arrivée par El Alto, 500m plus haut, est impressionnante. Christian qui tient une casa de ciclistas, une maison où se rassemble tous les cyclistes qui passent par La Paz, nous accueille sur le pas de la porte. L’ambiance est très bonne. Beaucoup de français et de suisses, quelques espagnols, un argentin, un belge…Le petit monde des cyclo-voyageurs est international ! Beaucoup se connaissent déjà et se sont rencontrés sur la route. Les cartes posées sur la table, les topos imprimés, chacun étudie le trajet des prochaines semaines dont celui de la célèbre et difficile Ruta de Las Lagunas. Je retrouve Damien et Thomas que j’avais rencontré avant Cuzco et qui voyagent en vélo-couchés. Ils me parlent d’un plan pour aller marcher quelques jours dans la jungle avec un guide pas cher. Découvrir la jungle bolivienne en marchant et campant quelques jours me tente vraiment. Quelques jours passent. Je pèse le pour et le contre. Finalement, je décide d’y aller. Une occasion de découvrir la jungle, je n’en aurais peut être pas avant longtemps. Jorge décide de continuer à vélo plein sud.

Nous prenons un bus vers Guanay avec l’intention de prendre un bateau qui nous amènerait en une journée à Rurrenabaque en remontant le Rio Beni. Nous passons en 10h de bus de 4300m à moins de 500m d’altitude sur des routes vertigineuses avec des à-pics impressionnant. Le bus bolivien ne faillit pas à sa réputation en crevant moins d’une heure après le départ à cause d’une surchauffe des freins. Le pneu est très vite réparé par des chauffeurs autant pilotes de rallye (fous du volant devrais-je dire ?) que mécaniciens. Arrivés à Guanay, le peu d’information que nous avions sur les possibilités des bateaux se révèle inexact et, manque de chance, sur laquelle nous comptions beaucoup, les quelques pirogues qui partent sont remplies de touristes et ne partent que le jeudi. Nous sommes arrivés un jour trop tard. Impossible pour nos bourses de payer les quelques 400 euros que les locaux exigent pour rallier Rurrenabaque. Après quelques heures attablés dans un café à coté du « port » espérant que la situation se débloque, nous décidons d’aller voir de nos propres yeux une vraie mine d’or.

Guanay est une ville minière comme le prouvent les coopératives minières qui ont pignon sur rue. Les mines à ciel ouvert se trouvent à coté de la rivière à quelques km den la ville. Après s’être renseignés tant bien que mal sur les possibilités de visite, nous marchons, redemandons, rebroussons chemin pour finalement nous mettre sur la bonne piste. Un homme nous prend en stop. Chance ! Il possède une mine et nous y emmène. Un de ses employés, Miguel, un type vif et alerte, nous accompagne et nous explique le fonctionnement de la mine. Détournant le cours de la rivière, les mineurs creusent dans le lit asséché, récupèrent la terre qu’ils passent ensuite dans un crible puis nettoient à grande eau. Ce mélange de pierre, sable, eau et…or passe ensuite par quelques couches de pierres successives chargées de récolter l’or. Les particules aurifères, plus lourdes car très denses, tombent entre les pierres qui les piègent. Les mineurs récupèrent ensuite l’or qu’ils lavent de nouveau à l’aide d’une batée. Damien demande si les mineurs utilisent du mercure, métal liquide qui permet d’amalgamer les particules d’or (procédé plus simple que celui que j’ai décrit au-dessus) et qui est à la source de nombreux scandales de contamination de l’environnement en Amérique Latine. La réponse est négative. Cela est inhabituel. Depuis le début du voyage et dans beaucoup de pays surtout au Pérou, j’ai vu des manifestations de grande ampleur contre l’ouverture des mines. La contamination de l’eau est un sujet brulant en Amérique Latine. La majorité des habitants savent que même si une mine apporte (peu) de travail et pour seulement quelques années, l’eau qu’ils boivent, elle, sera contaminé pour des dizaines voire des centaines d’années. « Les veines ouvertes d’Amérique Latine » serpentent sous mes yeux.

Miguel nous explique également que depuis l’élection d’Evo Morales à la présidence, les boliviens ont la priorité dans l’exploitation des ressources aurifères mais qu’ils manquent de capitaux pour mener à bien ce travail. Les compagnies minières étrangères ont du abandonner leurs exploitations aux boliviens.

Miguel nous montre l’or. C’est incroyable. Nous voyons les pépites à vue d’œil et en ramassons quelques unes seulement en nous penchant et fouillant trois secondes la terre. J’ai de l’or dans les mains. La terre est en remplie. L’or brille à sa surface. A quelques centimètres dessous, je n’ose même pas imaginer…

Les différentes options pour prendre le bateau s’épuisent et les propriétaires de pirogues n’ont pas l’air de vouloir baisser les prix. Nous décidons de revenir au village d’avant pour reprendre un bus qui  nous amènera directement dans la jungle. Le route La Paz-Rurrenabaque vaut à elle-seule le nombre d’heures de bus. Peu de kilomètres sont asphaltés et nous roulons une grande partie du trajet au bord de précipice vertigineux avec des vues magnifiques.

Nous retrouvons Alfonso, notre guide indépendant, à Rurre. Après avoir fait connaissance, nous faisons la liste des courses autour d’un café. Nous devons prendre pour 5 jours de nourriture. Alfonso prépare les papiers pour rentrer dans le parc. Quelques problèmes surgissent réglés quelques heures plus tard. Nous achetons riz, pates, café, pains, sucre et comptons sur la providence de la jungle pour nous apporter poissons et fruits.

Nous prenons un bus qui nous amène à un petit village, Tumupasa, aux portes du Parque Nacional Madidi. Le parc a été créé pour protéger un nombre impressionnant d’espèces animales et végétales. Après un déjeuner copieux, nous partons vers l’entrée du parc qui se trouve à quelques kilomètres de marche en montée. Mon petit sac Quechua n’est pas du tout adapté et il a vite fait de me faire mal aux épaules mais je sais que les kilos vont vite baisser au rythme où nous dévorons nos provisions.

Pour notre première nuit, nous campons à coté d’une rivière sous les arbres. Alfonso, prépare le feu sur lequel il cuisine notre premier repas, simple mais copieux. Nous allons nous baigner dans une piscine naturelle formée par la rivière. L’eau est bonne. Nous nous décrassons au milieu des arbres immenses avec comme musique, le chant des oiseaux. Sorte de paradis qui n’a rien d’artificiel. Au contraire, ce moment me renvoie aux origines du monde, au mythe de la création. Je vais un peu loin là…

Après une nuit pas géniale (je regrette de ne pas avoir pris mon super matelas gonflant Therm-a-rest), un petit déj de café et nous voila tous les cinq, Gilbert le petit fils d’Alfonso nous accompagnant, à crapahuter dans la jungle. L’aventure commence…

Pendant les 4 jours suivants, nous marcherons quelques heures par jour, au milieu de la forêt ou sur les berges de rivières pratiquement à sec, pêcherons notre repas, bivouaquerons au milieu de la jungle, partirons à l’affut des tapirs et des sortes de sangliers sauvages… La jungle grouille de bruits, de sons, de cris, de chants, qui ne s’arrêtent jamais. Ces arbres immenses parmi lesquels il faut tailler son chemin à la machette est pleine de vie. Eux nous voient mais nous ne les voyons pas. Insectes, serpents, oiseaux, mammifères, nous sommes à l’affut de tout, à l’écoute du moindre son. Nous sentons l’odeur très forte des sangliers sauvages avant même de les entendre. Les traces sont nombreuses sur le sable des berges. Des traces de grands félins : jaguars et pumas sont bien visibles mais manque de chance, impossible d’en voir. De nuit, les mammifères sortent de leurs tanières pour chasser et boire. C’est notre chance. Nous entendons un tapir à quelques mètres de nous. Dans l’obscurité, nous nous mettons en chasse mais nos lampes frontales ne sont pas suffisantes pour explorer l’intérieur de la forêt. Par contre, nous voyons un crocodile, ou plutôt son œil, briller dans la nuit au même endroit où quelques heures plus tôt nous nous baignions innocemment. Le lendemain, la chance tourne en notre faveur. Après avoir sentie l’odeur caractéristique des cochons sauvages, et les avoir entendu fouiller furieusement la terre à la recherche de nourriture, Alfonso, à l’aide de sa machette trace lentement un chemin dans la jungle impénétrable. Les cochons sauvages sont là. J’en vois un avant que le troupeau ne détale dans un raffut de tous les diables. Le vent et le bruit nous ont trahit.

En général, après les quelques heures de marches à remonter la rivière, nous trouvons un campement, montons la tente puis allons pêcher nos piranhas qui agrémenterons nos repas de riz.  Enfin essayer. Décompte des résultats : Gilbert, des dizaines, le gamin de 15 ans est un as, Alfonso : quelques ‘uns. Thomas : 4 ou 5, vraiment pas mal pour un novice. Damien et Arthur : zéro. Par contre j’en ai nourrie beaucoup !! Ils me piquaient mes appâts sans que je m’en aperçoive. Après la baignade dans la même eau où nous pêchions (même pas peur !!), nous faisons frire ou griller les piranhas et les quelques poissons chats que nous (enfin les autres) avons pêchés. Succulent…

Alfonso nous raconte sa jeunesse à San José, le village qui se trouve actuellement au cœur du Parque Nacional Madidi. 2 jours de marche aller et 2 jours retour pour aller acheter les nécessitées basiques qu’ils ne trouvaient pas dans la jungle comme le savon, le sucre…Et ils transportaient ces lourdes charges à dos d’homme. La nourriture, la jungle le leur fournissait mais ce n’est pas aussi facile que choisir un steak au boucher du coin. Manger de la viande impliquait de partir à la chasse pendant des jours entiers avant de revenir avec un animal dont le poids faisait vaciller le plus costaud d’entre eux. Il est déjà difficile de tracer son chemin avec une machette dans cette jungle, je n’imagine même pas avec une charge aussi lourde. Aujourd’hui, San José vit principalement du tourisme et une piste les relie à un village d’où ils prennent un bus pour aller à Rurrenabaque mais pas de transport public entre San José et le village et la plupart ne possède pas de véhicules. Ils continuent à marcher pendant près d’une journée. Sur le chemin du retour, nous croisons des habitants de San Jose. Alfonso les connait tous.

Une dernière nuit de campement et prenons le chemin du retour. Nos sacs sont vides et légers. Nous y sommes. Le retour à la civilisation. Les fruits, les empanadas, la musique, les gens qui attendent (En Bolivie, les gens sont très patients et attendent beaucoup, quoi ? Aucune idée mais ils attendent), et un comedor. Nous nous attablons avec une bouteille de coca bien fraiche.

Le combi nous ramène à Rurrenabaque où le soir nous dansons la salsa dans un bar de San Buenaventura. Aujourd’hui, c’est la fête de l’amour et de l’amitié en Bolivie. On fête ça autour de quelques bières bien fraiches. Coupure de courant, c’est aussi ça la Bolivie. Ça me fait marrer. Les Boliviens ont l’air plutôt résignés. Nous retrouvons Alfonso, qui ne pouvait pas dormir à cause du bruit. Le lendemain, nous prenons un bus qui nous ramène à La Paz. Sur la route, les longues files de voitures, qui attendent de pouvoir remplir leur réservoir de quelques litres d’essence sont calmes. Cette fois, je sais pourquoi les gens attendent…

Arthur

Ps : lisez également l’article de Damien et Thomas.

Photos de Thomas, Damien et les miennes