Un petit tour dans l’espace (2ème partie)
(San Pedro de Atacama-Socaire-Paso Sico-Frontera Chile-Argentina-San Antonio de los Cobres-Salta)
Troisième jour : « 2012, l’odyssée de l’espace » continue. Nous quittons notre bivouac abrité pour profiter d’un vent de dos qui nous propulse vers de nouveaux horizons. Après quelques kilomètres d’une piste pas trop mauvaise, une lagune d’une couleur bleu ciel s’offre à nous. Nous profitons de la vue à l’abri du vent assis sur des pierres chauffés par le soleil à quelques dizaines de mètres de l’eau. Nous contournons cette lagune posée au milieu du désert comme un pied de nez à l’aridité des lieux. Nous voici à nouveau avec le vent de face. Nous nous espaçons lentement. Damien, la flèche, prend les devants. Je suis, à mon rythme. Thomas, encore faible, ferme la marche. Nous traversons un désert de roches fermé par des montagnes orange, beige, ocre. Nous montons jusqu’à un col qui s’ouvre à travers les montagnes. Le vent n’est plus en notre faveur. Comme il nous a poussé durant la dernière dizaine de kilomètres, il nous repousse à présent de toutes ses forces. Nous descendons sur la piste inclinée. Impossible de lâcher le guidon pour s’enlever la goutte de morve qui petit à petit se forme et coule le long de mon grand et large nez. Splash ! Elle vient de s’écraser contre ma jambe sans avoir pu d’un revers de main l’essuyer…Dans ces contrées, les pensées s’évadent et toutes les deux secondes, je me demande « Mais où suis-je ? ». Je n’en sais rien mais en tout cas j’y suis heureux. Aurais-je du choisir le métier d’astronaute?
La couleur des montagnes a changé. Au détour d’un virage apparaissent les baraquements de mineurs. Ils nous accueillent les bras ouverts et nous invitent à déjeuner avec eux. Bien sûr, nous acceptons. Attablés devant une assiette de poulets-frites, nous suivons les nouvelles du monde devant une énorme télé écran plat. Meurtres, catastrophe naturelles, politiques politiciennes, corruption, justice, sommets qui n’aboutissent pas sur le climat…L’humanité suit son cours alors que je suis la tête et les jambes dans les nuages. La réalité se rappelle à nous et je m’en fous. Je suis heureux au milieu de mes montagnes. La mine n’est pas encore en fonctionnement mais je sais que lorsqu’elle sera, la montagne qui se dresse devant moi disparaitra petit à petit mangé par l’appétit vorace des hommes en manque de fer dont elle regorge. Il faut nourrir la croissance, et détruire des beautés naturelles. Suis-je devenu altermondialiste ? La décroissance aurait-elle quelques vertus ? L’influence de Thomas et Damien sur ces sujets se fait sentir et m’ouvre un peu plus les yeux sur ces sujets.
Le ventre plein,(Merci encore aux mineurs), nous repartons sur notre cher ripio en direction de l’Argentine, dernier pays de mon déjà long voyage et quel pays ! Nous franchissons encore un col lorsque en bas, minuscule, se dresse le poste de police le plus perdu du monde. Quelques camions remplis de lithium attendent des papiers. Nous présentons les nôtres que nous avons faits tamponnés à San Pedro de Atacama. Cela tarde. Il y a un problème. Au lieu du tampon de sortie, la jolie douanière nous a tamponné une « entrée ». Problème apparemment de taille. Les policiers sont même près à nous renvoyer d’où nous venons. Ils appellent quand même. Chance ! La douanière a bien tapé sortie dans son ordinateur. Nous pouvons y aller. Les affres de la bureaucratie au fin fond du monde. Kafka, à moi !
Nous continuons notre descente sur du ripio. A 40 km/h, je ne m’attends pas du tout à ce qui va m’arriver. Tout se passe au ralenti et très vite. En un centième de seconde, la sacoche avant gauche se décroche pour se bloquer dans les rayons. Alors que la roue se stoppe net, j’ai le temps de penser « Attention ça va faire mal ! ». La roue bloquée net me propulse en avant dans un plongeon digne des jeux olympiques. Les juges m’auraient donné 10 pour ce superbe saut. A terre, en sang, je constate les dégâts sur le vélo qui m’importe plus que mes propres blessures. Les policiers de la douane ont vu ma chute. Ils arrivent en voiture, me demandent si je vais bien. Je réponds par l’affirmatif tout en remarquant que mon guidon forme un angle bizarre. Le choc l’a complètement tordu. Je monte sur le vélo pour rattraper Thomas et Damien qui se sont arrêtés plus bas et discutent avec un couple d’anglais en camping-car artisanal. Ils ont de l’eau. Je nettoie mes blessures pendant que Damien tente une réparation de fortune de cette satanée sacoche qui m’en fait voir de toutes les couleurs depuis déjà de longs mois.
Nous montons le Paso Sico avec un vent qui nous propulse en avant plein est. Les kilomètres défilent. Les blancs salars au loin contrastent avec les pierres rouges et noires qui nous environnent. Nous redescendons. La douane argentine apparait au détour d’un virage. Baraquement en brique, le bâtiment impose dans ce décor spatial. Après les formalités administratives, les policiers nous offrent de dormir dans une maison à coté, celle d’ouvriers qui construisent dans le froid et le vent un nouvel édifice. Dormir au chaud alors que le vent souffle…
Après la douane argentine, nous continuons en direction du village d’Olacapato. Premier village argentin et le plus haut de cet énorme pays. Sur la route, les montagnes grises surveillent la piste caillouteuse et sableuse. Énormes sentinelles gardiennes des lieux, elles sont là depuis la nuit des temps à observer la lente évolution de cette partie du monde dont l’arrivée de l’homme a été le plus grand changement. Il n’y a rien, seulement nous et le paysage désertique. Nous pédalons dans le silence. Un silence bienfaiteur que, peu à peu, à coup de rafales, le vent recouvre. Le souffle siffle dans mes oreilles. Je m’accroche à mon vélo.
Le raccommodage s’est avéré efficace durant quelques kilomètres mais le ripio a vite fait de mettre à bout la réparation. Je re-répare une seconde fois pour quelques kilomètres de plus avant de me résoudre à mettre la sacoche sur le porte-bagage.
L’arrivée à Olacapato est très sableuse. Avec résignation, je pousse encore le vélo sur quelques centaines de mètres. Mentalement, je suis épuisé de pousser le vélo, un acte contre-nature. Après quelques tours dans le village, nous rencontrons la directrice de l’école qui parait être le seul lieu de vie du village. Contre un toit, nous l’aidons à fabriquer des arbres de décoration pour une pièce de théâtre. Je vois en cette femme une volonté forte d’apporter une éducation complète à ses enfants des montagnes. Pietro, un cycliste suisse que j’ai rencontré sur la route des lagunes nous rejoint un peu plus tard. Un belge, qui vient de Santiago nous rejoint également. Nous sommes 5 cyclistes pour un diner partagé auxquel se joignent la directrice, une autre prof et le très sympa prof de sport. L’ambiance est très bonne.
Sortir d’Olacapato est un chemin semé d’embuches, d’embuches de cailloux et de sable. Je lutte contre les éléments lorsqu’au détour d’un virage après un petit col, la Lune apparait devant moi. Des petits cratères, des petits volcans endormis reposent sur un sol gris. Un gris lunaire. Je regarde dans le ciel m’attendant à voir Apollo XI atterrir devant moi et l’astronaute Neil Armstrong en sortir pour prononcer sa fameuse phrase.
Cette vision de la Lune reste dans ma tête alors que je continue droit vers la civilisation. Après Mars, Jupiter, la Lune, la Terre se rapproche dangereusement. Nous avons amorcé notre descente. Je freine des quatre patins pour amortir l’atterrissage. A l’entrée dans l’atmosphère, le climat se réchauffe très vite et il commence même à faire chaud. Ah quel est bonne la sensation de chaleur sur sa peau après tant de froid. Les terriens argentins nous accueillent comme des super-héros à San Antonio de Los Cobres. Une famille de blonds, qu’au début je prends pour des touristes suédois ou norvégiens, est en fait argentine et entame une discussion sur notre voyage avant de nous prendre en photo. Nous dévorons des empanadas avant de reprendre nos vélos et de pédaler encore quelques kilomètres. Nous passons notre dernière nuit fraiche dans une maison en ruine.
Le lendemain, un dernier col nous attend avant une looooongue descente qui nous fait perdre 3000m d’altitude en quelques 170 km. Nous volons sur la route à travers la grandiose Quebrada de Los Toros. Nous récoltons au passage un degré tous les 300 mètres. Les premiers arbres font leur apparition, cela faisait plusieurs semaines que je n’avais pas vu un arbre à coté d’un autre. Les oiseaux chantent, l’odeur de la nature réapparait accompagné d’odeur de grillades. Salta, sa chaleur, ses palmiers et la casa de ciclistas de Ramon nous accueille comme il se doit : avec des bières et des énormes pizzas.
Me voici au pays des fiers gauchos. Argentina ! Argentina !
A bientôt
Arthur